La Crau comp(a)nse ses plaies !

"La Crau veut compenser la perte de sa biodiversité" : sous un titre jugé un brin laconique, Hervé Kempf, journaliste-écrivain au quotidien Le Monde et spécialiste de l'environnement, dresse un bilan sans concession de l'état actuel de notre "steppe kazakhstane". Il a souhaité rencontré l'association Agir pour la Crau afin d'échanger sur les problématiques actuelles qui secouent notre territoire : la mise en place des mesures compensatoires sur les Coussouls de Crau et l'urbanisation de nos villes.

"Depuis un siècle et demi, cette terre parcourue de moutons a été considérée comme un espace sans valeur"

Le ton est donné. Difficile de s'entendre dire par quelqu'un que le territoire sur lequel nous vivons a été désigné pendant des années comme le réceptacle d'horreurs environnementales que l'on jugerait inacceptable de nos jours. Pourtant, la Crau, est bel et bien "prise en étau" : par les usines au sud, les carrières de granulats, l'ancienne décharge d'Entressen (la plus grande décharge à ciel ouvert d'Europe jusqu'en 2010 avec 1.200 tonnes d'ordures traitées chaque jour), les vergers industriels, et au nord avec l'extension de la ville de Saint-Martin-de-Crau.
On l'enchaîne aussi aux pieds avec 2 gazoducs et cinq oléoducs dont l'un d'entre eux provoquera une "terre noire" en 2009 avec plus de 4 millions de litres de pétrole répandus sur plus de 2 hectares dans les Coussouls.

Au total, près de 80% des 60.000 hectares de liberté ont disparu dans la plaine de la Crau. Il n'en reste plus que 10.000 dont 7.500 protégés dans le cadre de la Réserve Naturelle.

Pour la sortir de son carcan économique, on tente de nous vendre les "mesures compensatoires", système par lequel un maître d'ouvrage doit compenser la destruction d'un espace naturel en protégeant et réhabilitant ailleurs des milieux équivalents. En somme, je détruis la biodiversité sur un espace donné, et je paie pour qu'ailleurs un autre lieu soit réhabilité.

 

Un système qui montre ses limites

Les expériences menées en France montrent que les aménageurs n'entrent que timidement dans ce système. Et pour causes :

> La restauration intégrale d'un système et de sa biodiversité est impossible : une fois détruit, le coussoul de Crau ne a beaucoup de mal à se restaurer. la CDC Biodiversité l’admet « après dégradation, la végétation typique du Coussoul à beaucoup de difficultés à se réinstaller. Les espèces caractéristiques, pâturées, produisent rarement des graines. CDC Biodiversité ne peut donc pas garantir la reconstitution intégrale des cortèges végétaux typiques de coussoul »  (Source : Opération Cossure – 04/09 – CDC Biodiversité)

> La réhabilitation du site peut pendre des dizaines d’années avant d’avoir un effet significatif, alors que l’impact négatif généré par la destruction d'un autre est majeur et immédiat. Cette logique parfaitement asynchrone rend donc grandement hypothétique l'aboutissement d'un projet surtout s'il s'inscrit dans le moyen terme (30 ans pour le projet de Cossure). 

> On accepte que les habitats et les espèces détruits soient remplaçables à l’identique. Cela revient à dire que tous les espaces possèdent la même richesse écologique. Ce qui n'est évidemment pas le cas. La compensation se fait sur la base d'un simple ratio surfacique qui oublie les autres paramètres du milieu (fonctionnalité, beauté du paysage…)

> Le système repose avant tout sur un logique financière : la biodiversité est avant tout considérée pour sa valeur économique et non écologique. Aux Etats-Unis où le système est déja bien rodé, "des banques spécialisées vendent des crédits environnementaux aux entreprises qui dégradent les écosystèmes, sur le modèle du marché carbone en vigueur en Europe : pollueur-payeur, mais aussi pollueur-spéculateur. La monétarisation de la biodiversité est en cours" (Source : 20 minutes – Les entreprises changent la biodiversité en argent)

> Ces opérations sont souvent menées comme des procédés de "green washing" ou "écoblanchiment" : de la part d'organisations qui cherchent avant tout à verdir leur image dans le but d'apparaître socialement ou environnementalement responsable aux yeux du grand public sans mener de réelles actions continues en faveur de l'environnement.

En somme, vous l'aurez compris. Un bon dossier d'aménagement est un dossier qui ne comporte pas de mesures compensatoires. La prévention et la préservation devraient être considérés comme des objectifs prioritaires.

 

La destruction d'un écosystème au nom de la création de richesse, d'emplois ou de progrès, lequel est plus souvent synonyme de profit immédiat que de souci de l'avenir, est-elle encore acceptable de nos jours ?

Nous sommes en tout cas en droit d'en douter dans notre département. Selon la Confédération de Défense des Terres Fertiles (CDTF), "Dans les Bouches-du-Rhône, 2/3 des surfaces agricoles ont disparu". C'est aussi le constat de la Chambre d'Agriculture des Bouches-du-Rhône qui encourage désormais lés élus à choisir un taux de croissance démographique modéré, de l'ordre de 3% afin de limiter la consommation d'espace (Source : Guide de l'urbanisme – Chambre d'Agriculture des Bouches-du-Rhône – Février 2011).

Mais le "développement sans fin" est annoncé malgré les risques encourus liés à l'imperméabilisation des terres, aggravés par les risques d'inondations suite aux intempéries. Lors de la dernière catastrophe naturelle survenue à Saint-Martin-de-Crau en novembre dernier, on précise que "les entrepôts n'ont pas été affectés". Ouf, nous sommes rassurés. Certains habitants, eux, l'ont été.

Toujours selon le même article du Monde, "la société Carnivor voudrait construire de nouveaux entrepôts, sur une zone où l'on compte jusqu'à 250 couples d'outardes en hiver. Elle pourrait compenser la destruction par l'achat d'une cinquantaine d'unités écologiques sur le site de Cossure".

 

La Crau n'en a pas fini de saigner…

__________________
Références

La Crau veut compenser la perte de sa biodiversité – Hervé Kempf – Le Monde du 08 et 09 janvier 2012
Les entreprises changent la Biodiversité en argent – 20 Minutes
Opération Cossure – 04/09 – CDC Biodiversité
Guide de l'urbanisme – Chambre d'Agriculture des Bouches-du-Rhône – Février 2011

 

 

 

Vous pouvez Laisser un commentaire.

2 commentaires sur “La Crau comp(a)nse ses plaies !”

  1. DJERARI Salim dit :

    Mesdames, messieurs
    Bonjour

    Un des problèmes que relève cet article est la communication faite par les tenants de l’implantation de plate-formes logistiques. Cette communication (pour ne pas dire propagande) véhiculée par les médias (qui devraient nous informer) a pour but de faire croire que la dite “compensation” est telle que les avantages (emplois crées) sont largement supérieurs aux pertes en biodiversité puique celles-ci sont compensées.
    D’une part, comme cela est explicité dans ce billet, la compensation ne doit pas être un objectif d’autant que ce territoire exceptionnel (la Crau) doit être protégé. D’autres parts, notre agriculture, et les emplois inhérents à cette activité doivent être également protégés, d’autant que les terres cultivées sont trés fertiles. Enfin, les salaires des emplois proposés dans les plates formes logistiques ne permettent pas de vivre décemment mais permettent aux investiisseurs de maximiser leurs profits. Evidemment, d’autres solutions sont possibles, encore faut-il vouloir concerter et partager. Il est plus qu’urgent que l’homme et la nature soient placés au centre de nos préoccupations économiques sinon nous courrons de catastrophes en catastrophes (humaines et environnementales).

    Bien à vous

  2. tourrenc annie dit :

    Le coussou de crau est une pure merveille écologique géologique. Faut-il encore être privé de cela?

Laissez un commentaire

IMPORTANT! Pour valider votre commentaire, merci de résoudre l'opération suivante:

Combien font 6 + 14 ?
Please leave these two fields as-is:
Ebuzzing - Top des blogs - Environnement